L'IA et la littérature : Pourquoi la perfection algorithmique nous donne la nausée

L'atelier du texte

Le syndrome du « visage parfait » ou pourquoi l'IA nous donne la nausée littéraire

Le syndrome du visage parfait

À la fin des années 1990, plusieurs documentaires scientifiques¹ mettaient en lumière un paradoxe sur la biologie de l'attraction.

Dans un premier volet, s'appuyant sur les travaux en psychologie de l'évolution du professeur David Perrett² (Université de St Andrews), des scientifiques avaient modélisé par ordinateur un visage masculin à la symétrie mathématique absolue. Le résultat fut un échec total : soumis à un panel, ce visage « parfait » provoquait un rejet inconscient, une sensation de malaise. Le cerveau humain y détectait instantanément l'absence de vie.

Dans un second volet, à l'inverse, les chercheurs avaient aspergé un homme au physique jugé peu attractif de phéromones de synthèse. Placé dans une salle d'attente en caméra cachée, cet homme a aimanté la quasi-totalité des participantes qui venaient s'asseoir près de lui, attirées par un signal chimique invisible qu'elles étaient incapables d'expliquer.

Ce que la biologie a prouvé sur nos corps, nous le vivons aujourd'hui en ouvrant certains livres. C'est le phénomène de la Vallée de l'Étrange textuelle : des pages d'une fluidité totale, qui cochent toutes les cases de la "belle écriture", mais qui déclenchent chez le lecteur un écœurement viscéral.

Comment l'intelligence artificielle parvient-elle à nous tromper, et pourquoi son absence de conscience finit-elle toujours par trahir sa signature thermique ?

1. L'illusion du grand genre, ou pourquoi l'IA écrit comme un élève surdoué du XIXᵉ siècle

Quand on lit de grands auteurs contemporains comme Leïla Slimani³, leur prose frappe par son humanité : ils parlent avec leur époque. Leur écriture est ancrée dans le présent, vive et directe.

À l'inverse, l'IA fantasme la littérature. Faute de vécu, elle se réfugie dans un pastiche hors du temps. Écrire aujourd'hui comme dans Le Portrait de Dorian Gray est un anachronisme total. Même dans la poésie moderne, la prose a abandonné ce lyrisme poussiéreux. L'IA, elle, sature le texte de métaphores nobles et d'adjectifs pompeux pour faire « grand genre ».

Sous sa plume, une femme ne se lave pas simplement le visage, mais « elle nettoya son visage avec la lenteur d'un rituel, des gestes si familiers qu'ils en devenaient presque sacrés, comme une écriture intime sur une peau qu'on ne confie à personne ». C'est élégant, c'est fluide. Mais qu'est-ce que cela raconte de son âme ou du récit ? Rien.

C'est du sucre pur : flatteur à la première ligne, écœurant au bout de trois pages. C'est le triomphe de la forme sur la substance.

2. Le rythme géométrique et la répétition en boucle

L'IA fonctionne par prédictibilité statistique. Pour faire « littéraire », elle s'appuie sur des structures stylistiques universellement validées par l'histoire de la langue, comme le rythme ternaire. Surtout, elle adore bégayer ses propres concepts en pensant insister sur une ambiance.

Elle va créer des formules creuses comme « un parfum sans nom, celui qu'elle n'avait jamais étiqueté, jamais offert, jamais expliqué », répétées en boucle dans le texte pour donner une fausse impression de litanie poétique. Le soleil s'y couche invariablement « sans faire de bruit » et le silence y revient toujours avec « cette texture douce et rassurante ».

C'est une écriture symétrique, sans aucune fausse note volontaire. L'équivalent textuel du visage parfait de l'expérience d'ARTE.

3. Les tics de langage grillés en plein vol : le "discret", le "comme si" et le syndrome des "talons civilisés"

N'ayant pas de corps, l'IA avance masquée. Elle a une peur panique de la brutalité du réel. Pour se donner un genre subtil, elle abuse d'adverbes atténuateurs et de connecteurs logiques prévisibles. Les traumatismes deviennent un « tremblement discret des poignets » et chaque image poétique est introduite de force par un « comme si » mécanique « comme si le crime pouvait être effacé ».

Elle use et abuse également d'adjectifs conceptuels hors-sol, comme des « talons civilisés » ou des « colères liquides ». Qu'est-ce qu'un talon civilisé ? Personne ne le sait, mais l'algorithme trouve que l'alliance des mots est noble. L'IA intellectualise ce qui devrait être purement organique.

4. La faille du pilotage : de l'auteur à l'ingénieur du prompt

Pour être tout à fait complet et nuancé, ce portrait-robot omet une seule chose : la capacité de guidage. Par défaut, la machine adopte cette posture d'écrivain du XIXᵉ siècle. Mais si la personne derrière l'écran — le prompteur — maîtrise son art, les règles changent. Donnez-lui l'ordre de bannir le rythme ternaire, d'interdire les métaphores creuses, d'écrire court, brut, et d'adopter le vocabulaire de la rue, et la « signature thermique » devient presque impossible à détecter.

Le piège est ailleurs. À ce niveau de pilotage, le créateur fait face à sa propre imposture. Quand viendra le moment d'aligner un deuxième, puis un troisième roman avec la même exigence de style, la vérité éclate : la personne n'est plus un auteur. Elle est devenue un expert du promptage, un technicien de la voix des autres.

Le verdict des phéromones

Un grand texte n'est pas une suite de phrases parfaites qui remplissent les pages pour ne rien dire. C'est un texte qui prend des risques, qui commet des maladresses, qui ose être sec ou violent, mais qui transmet les phéromones de l'expérience humaine. L'IA lisse les aspérités, rempli les silences et supprime les cicatrices qui font la voix d'un auteur.

Et pourtant, la supercherie fonctionne. Un jour, ces romans parfaits, lisses et désincarnés se retrouveront peut-être sur nos étagères, infiltreront nos salons et remporteront même, qui sait, de grands prix littéraires sous les acclamations du public pour leur « fluidité ».

Un grand livre a le droit d'être imparfait, tant qu'il a du sang dans les veines.

Face au mannequin de cire, le cœur du lecteur résiste encore. Mais pour combien de temps ? À force de nourrir le public de récits standardisés, le divertissement de masse est déjà en train de s'habituer au vide. Et pendant que nos esprits s'endorment, la machine, elle, apprend doucement à simuler nos propres cicatrices.

¹ Human Instinct (épisode 2 : « Deepest Desires »), série documentaire BBC / TLC, 2002, présentée par le Pr. Robert Winston. Et La biochimie du coup de foudre, réalisé par Thierry Nolin, Morgane Production / La Sept-Arte, 1997 (protocoles d'expérimentation des phéromones de synthèse, androsténol, en double aveugle).

² David I. Perrett, Symmetry and human facial attractiveness, Perception Lab, Université de St Andrews, Écosse (réf. Evolution and Human Behavior, 1999). Étude pionnière sur la perception de la symétrie faciale par modélisation informatique 2D.

³ Leïla Slimani, Chanson douce, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2016, 240 p. (ISBN 978-2-07-019667-8). Exemple d'une prose contemporaine et chirurgicale, ancrée dans son époque.

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, trad. de l'anglais par Jean Gattégno, Paris, Gallimard, coll. « Folio Classique » (n° 2390), 1992, 368 p. (ISBN 978-2-07-038515-7). Exemple du style lyrique et esthétique fin de siècle.

Un texte sans cicatrices est un texte sans voix.

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Victorine.B

Conseillère littéraire

« L'écriture est un art. L'édition es un métier. »

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